« J’ai 6 ans. Ça fait bientôt 30 ans que j’ai 6 ans. »

Crédit : lisa runnels de Pixabay 

Le refrain d’Alain Souchon s’est imposé dans ma tête. Mais pourquoi avec ces paroles ? 

 Dès que nous avons commencé à fermer les yeux, à nous concentrer sur notre respiration et sur nos sensations corporelles, ce petit bout de chanson s’est installé dans mon cerveau. Il tourne et ne veut pas sortir.  

J’ai 6 ans. Ça fait bientôt 30 ans que j’ai 6 ans. 

Je n’avais pas envie de venir à cet atelier “Ecriture hypnotique”. Mais je n’ai pas osé dire non à une vague amie qui voulait que je l’accompagne. L’histoire de ma vie : ne pas oser dire non. 

J’ai pourtant beaucoup à faire en ce moment. Tous les bouquins de développement personnel sont d’accord : on commence par faire son tableau de vision puis on se fixe les objectifs de vie. 
Je me suis donc bien amusée à dessiner des animaux sur une grande feuille blanche, des arbres, des jolis mots aux couleurs de l’arc-en-ciel. Le résultat était pitoyable : le beau dessin sans queue ni tête d’une enfant de 6 ans. 

J’ai 6 ans. Ça fait bientôt 30 ans que j’ai 6 ans. 

Ces mêmes livres nous disent ensuite de passer à l’action. J’ai donc vaguement essayé de lancer des projets pour avancer dans mes objectifs : perdre du poids, arrêter de fumer, trouver le prince charmant. Comme si ça existait les princes charmants ! Ma meilleure amie avait cru le trouver. Elle a vécu ce fabuleux rêve de la maternité. Aujourd’hui elle élève seule un bambin braillard.  

Elle a même acheté un livre “Parent Solo”. Comme si on apprenait la vie dans les livres. Je l’ai feuilleté pendant qu’elle essayait d’endormir son rejeton dans l’espoir déçu que nous puissions enfin dîner tranquilles. J’y lis : “ une séparation n’est pas forcément synonyme de traumatisme”. C’est ce que se disent tous ces égoïstes qui se fichent de briser le cœur d’un enfant. Pathétique !  J’en sais quelque chose, mon père nous a quittées quand … 

J’ai 6 ans. Ça fait bientôt 30 ans que j’ai 6 ans. 

Les larmes jaillissent, incontrôlables. Je suffoque, j’ai envie de crier. L’animatrice me tend un mouchoir avec un sourire doux. “Laissez sortir ce qui a besoin de sortir, écouter le message de vos émotions” dit-elle. Elle imagine que ce sont les sornettes qu’elle raconte qui m’ont émue. Elle ne comprend rien à mon problème. 

J’ai 6 ans. Ça fait bientôt 30 ans que j’ai 6 ans. 

Le livre parlait de la culpabilité et de s’en débarrasser. On pourrait s’auto-pardonner tous ses crimes ? Cela me met en rage !   

Coupable, un père qui se défilait de ses responsabilités et faisait des promesses qu’il ne savait pas tenir. 
Coupable, une mère qui se concentrait sur son malheur et dont il fallait applaudir chaque effort pour qu’elle tienne le coup jusqu’au lendemain. 
Coupable cette petite fille qui ne savait pas rester en place, qui voulait toujours jouer et oubliait d’obéir. Celle qui pleurait à la moindre contrariété. Capricieuse, bavarde, maladroite. Celle qui aurait dû les unir et qui les a séparés. Celle qui devenait une gêne dans cette nouvelle vie qui se construisait pour eux. Quand ils s’énervaient, elle comprenait bien tout ça. Et quand calmés, ils disaient “Tu es belle.”, elle entendait : “On t’aimera si tu fais ce qu’on attend de toi”. 

J’ai 6 ans. Ça fait bientôt 30 ans que j’ai 6 ans. 

Alors elle a essayé de se faire oublier. Elle a essayé d’être sage et docile, de toute ses forces, disant toujours oui dans l’espoir d’éviter les tempêtes. Elle a bien travaillé à l’école, de toute ses forces, parce que c’est ça qui prouve à un parent qu’il est un bon parent. Elle est allée au bout de ses forces et elle n’a pas réussi. Sa vie est un échec. Ma vie est un échec. 

On me glisse un stylo dans la main et il se met à écrire. 

“J’ai 6 ans. Ça fait bientôt 30 ans que j’ai 6 ans. ” 

Au début, les mots jaillissent comme une nausée trop longtemps refoulée. C’est douloureux d’avoir à ce point la gorge serrée. Et puis peu à peu, ils coulent comme des larmes.  Je suis tellement fatiguée.  

L’animatrice nous glisse des images bizarres dans la tête. « Décrire le point de vue de chaque personnage ». 
Ma mère, hypersensible, qui essayait de faire de son mieux au quotidien. 
Mon père, qui ne savait ni remercier, ni encourager mais qui dépensait sans compter dès qu’un objet pouvait me plaire. 
Je les observe d’un œil neuf, comme de simples humains qui font de leur mieux.
Et ce moi d’alors me semble si petit, si fragile, si perdu. J’ai juste fait ce que je pouvais. C’est à la fois triste et doux.

On me propose maintenant de convoquer un super-héros mentaliste. Il vole au secours de mes personnages. Il leur envoie les ondes dont ils ont besoin : du courage, de l’espoir, de la sagesse, de l’amour. Je les regarde à nouveau. Ils reprennent confiance. Il y a des fous-rire partagés, des cornets de glace qui leur coulent sur les doigts pendant que leurs pieds gigotent sur le sable de la plage, une promenade en barque sous les arbres … Des bras tendus, des câlins, des “Je t’aime”.

Le temps n’existe plus, je me sens juste bien, là où je suis.  J’écris :
“J’ai 35 ans.”  
L’animatrice me demande si j’ai fini. Et je lui réponds : “Non, je commence.”
 

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2 commentaires

  1. Comme cela résonne… en effet !!! Une mention spéciale pour la dernière phrase…: « non, je commence » ! J’ADORE !

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